Il y a quelques années, j’avais passé quelques jours dans un petit village proche de Leipzig, dans le Land voisin de Saxe. Ce qui m’avait frappé n’était pas d’abord politique. C’était le sentiment de paupérisation. Des maisons fatiguées, des commerces à moitié vides, une impression de périphérie laissée à elle-même. On sentait encore, plusieurs décennies après la réunification, que l’Allemagne n’avait pas entièrement effacé la fracture entre l’Est et l’Ouest.
Ce souvenir m’est revenu en voyant les résultats de Saxe-Anhalt.
Bien sûr, je ne vais pas expliquer les 43,8 % de l’AfD par quelques façades décrépites ou par la seule situation économique. Le vote est aussi nourri par l’immigration, le sentiment d’insécurité, la colère contre Berlin, le rejet des élites politiques et une identité particulière de l’ex-Allemagne de l’Est.
Mais tout cela finit par se rejoindre.
Quand on a le sentiment que son territoire décline, que les services disparaissent, que les décisions se prennent ailleurs et que ceux qui gouvernent ne voient plus très bien comment on vit, la promesse de tout bousculer devient séduisante.
C’est là que les autres partis européens devraient commencer à s’inquiéter ! Pas seulement parce que l’AfD est un parti extrême. Mais parce qu’elle réussit de plus en plus à apparaître, aux yeux d’une partie importante de la population, comme le seul parti qui écoute réellement sa colère.
La réponse habituelle consiste alors à dresser un cordon sanitaire et il existe de bonnes raisons politiques et historiques de le faire. En Allemagne plus qu’ailleurs, personne ne peut traiter à la légère la progression d’une extrême droite nationaliste. Mais un cordon sanitaire ne répare pas une route. Il ne ramène pas un médecin dans un village. Il ne recrée pas un emploi industriel. Et surtout, il ne redonne pas à quelqu’un le sentiment que sa vie et son territoire comptent.
Comprendre les électeurs de l’AfD, ce n’est évidemment pas approuver l’AfD. C’est refuser la facilité intellectuelle de penser que près de la moitié des électeurs seraient soudain devenus extrémistes, racistes ou antidémocrates. Beaucoup demandent — et je l’ai entendu personnellement sur place — des choses beaucoup plus ordinaires : pouvoir vivre correctement, être entendus, se sentir en sécurité, avoir accès aux mêmes services que les autres et ne pas avoir l’impression d’habiter une Allemagne de seconde zone. Et on peut juger ces aspirations parfaitement légitimes tout en trouvant l’AfD exécrable.
C’est peut-être là qu’il faut recommencer à faire de la politique.
