La France, toujours à la croisée des chemins

En 2017, à quelques semaines de l’élection d’Emmanuel Macron, j’écrivais que la France se trouvait « à la croisée des chemins ». Neuf ans plus tard, à l’approche d’une nouvelle présidentielle, le diagnostic me semble étrangement actuel. Mais l’espoir que je plaçais alors dans l’émergence d’une nouvelle manière de faire de la politique a, lui, beaucoup moins bien résisté au temps.

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En 2017, à quelques semaines de l’élection d’Emmanuel Macron, j’écrivais que la France se trouvait « à la croisée des chemins ». Neuf ans plus tard, à l’approche d’une nouvelle présidentielle, le diagnostic me semble étrangement actuel. Mais l’espoir que je plaçais alors dans l’émergence d’une nouvelle manière de faire de la politique a, lui, beaucoup moins bien résisté au temps.

En mars 2017, j’écrivais :

« La politique française est-elle à l’aube d’un changement de paradigme proprement révolutionnaire ou va-t-on assister à une énième resucée d’une Ve République à l’agonie ? »

À l’époque, l’alternance entre une droite et une gauche de gouvernement semblait arrivée au bout de sa logique. Les partis traditionnels étaient discrédités, le cynisme à l’égard du personnel politique progressait et je voyais dans l’irruption d’Emmanuel Macron la possibilité d’une sortie par le haut.

Neuf ans plus tard, certaines phrases ont vieilli. D’autres beaucoup moins. Avec le recul, j’avais probablement mieux identifié la maladie que le remède.

Une révolution a bien eu lieu

Ce serait pourtant trop facile de conclure que rien n’a changé.

Emmanuel Macron a bel et bien bouleversé le système politique français. En 2017, le Parti socialiste et Les Républicains structuraient encore la vie politique. Quelques mois plus tard, le premier était marginalisé et le second durablement affaibli. L’alternance gauche-droite qui avait organisé la Ve République pendant des décennies était brisée.

Le vieux système était donc bien épuisé. Mais défaire un système politique est une chose. En construire un nouveau en est une autre.

Le macronisme a occupé pendant une décennie un immense espace allant du centre gauche au centre droit. Il n’a pas réussi à le transformer en une force suffisamment cohérente pour survivre politiquement à son fondateur.

La campagne présidentielle qui commence l’illustre assez bien. Édouard Philippe et Gabriel Attal, anciens Premiers ministres d’Emmanuel Macron et relativement proches sur de nombreux sujets, se disputent largement le même électorat. Les divergences entre les prétendants sont parfois moins profondes que la rivalité qui les oppose.

À gauche aussi, plusieurs stratégies et candidatures se concurrencent. La vieille bipolarisation a donc disparu, mais elle n’a pas laissé place à un nouvel équilibre. Elle a laissé un paysage éclaté.

Une défiance devenue vertigineuse

Le cynisme vis-à-vis de la politique que l’on observait déjà en 2017 a, lui, changé d’échelle. Le Baromètre de la confiance politique 2026 du CEVIPOF indique que seuls 22 % des Français disent avoir confiance dans la politique, 15 % dans les partis, 20 % dans l’Assemblée nationale et 18 % dans le président de la République. Huit Français sur dix considèrent que le gouvernement « navigue à vue ».

Cela ne signifie pas pour autant qu’ils rejettent la démocratie. Dans la même enquête, 82 % y restent attachés et les institutions de proximité conservent une confiance bien supérieure : 60 % des Français font confiance aux maires. Beaucoup réclament aussi davantage de référendums et de participation citoyenne.

Le problème n’est donc peut-être pas tant la démocratie que la manière dont elle fonctionne aujourd’hui : distante, verticale et souvent incapable de produire des décisions durables.

Des institutions pour un paysage qui n’existe plus

La dissolution de 2024 et le Parlement fragmenté qui en est issu ont rendu visible une faiblesse longtemps masquée de la Ve République. Ses institutions fonctionnaient particulièrement efficacement lorsqu’un président disposait d’une majorité cohérente à l’Assemblée nationale. Elles sont beaucoup moins à l’aise lorsque les électeurs refusent de produire cette majorité. La France découvre ce que beaucoup de démocraties européennes pratiquent depuis longtemps : négocier, former des compromis, accepter qu’aucun camp ne puisse appliquer seul la totalité de son programme.

Or la culture politique de la Ve République reste largement fondée sur la logique inverse : un président, un projet, une majorité, une décision verticale. Les difficultés budgétaires des gouvernements minoritaires en sont devenues l’illustration la plus visible.

Les Français semblent eux-mêmes percevoir cette contradiction : toujours selon le CEVIPOF, ils sont 65 % à souhaiter que le pouvoir du Parlement soit durablement renforcé par rapport à celui du gouvernement.

La Ve République n’est peut-être pas « à l’agonie », comme je l’écrivais un peu rapidement en 2017. Mais elle a été construite pour un paysage politique qui n’est plus celui de la France actuelle.

2027 : la tentation de la rupture

C’est dans ce climat que s’ouvre la prochaine présidentielle. Au centre, les héritiers du macronisme se concurrencent. À gauche, plusieurs stratégies de rassemblement s’affrontent. La droite cherche son équilibre face à un Rassemblement national devenu beaucoup plus puissant qu’en 2017. Les forces qui promettent de rompre avec le système existant disposent dès lors d’un avantage évident : elles peuvent transformer la défiance en carburant électoral.

Il serait pourtant trop simple d’expliquer ce phénomène uniquement par le « populisme ». Lorsque la confiance dans les partis tombe à 15 %, que les institutions ne produisent plus de majorité stable et que les responsables politiques semblent parfois consacrer davantage d’énergie à la prochaine présidentielle qu’à la recherche de compromis, le désir de rupture ne naît pas de nulle part.

L’enjeu de 2027 sera donc de répondre à cette demande de changement sans faire croire qu’un grand coup de balai suffira à résoudre des problèmes qui sont aussi institutionnels, économiques et sociaux.

Sortir du piège de l’homme providentiel

C’est ici que mon regard porté sur 2017 retrouve son utilité. Emmanuel Macron apparaissait alors comme celui qui pouvait dépasser les vieux clivages. Dans mon texte de l’époque, je souhaitais que les Français lui accordent non pas « un chèque en blanc », mais « le bénéfice… de l’espoir ». Je ne regrette pas cet espoir d’alors. Mais neuf années plus tard, il me semble que c’est son objet qu’il faut déplacer.

La France n’a probablement pas besoin, en 2027, d’un nouveau sauveur. Elle a besoin de partis capables de débattre, d’un Parlement capable de négocier, d’institutions donnant davantage de place à la participation et de responsables politiques capables d’accepter le compromis sans le présenter comme une capitulation. Elle a surtout besoin de retrouver cette conviction devenue rare : celui qui pense autrement n’est pas nécessairement un ennemi.

En 2017, la France était à la croisée des chemins. Elle y est toujours. Mais peut-être savons-nous désormais qu’aucun homme ni aucune femme, aussi talentueux soient-ils, ne pourra choisir seul le bon chemin à sa place. 

Sources et pour aller plus loin

  • CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique 2026
  • CEVIPOF, Les Français et la réforme des institutions de la Ve République
  • Le Monde, analyses sur les recompositions politiques en vue de 2027
  • Reuters, analyse de la bataille budgétaire française de 2027

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