Multilatéralisme : est-il temps de rebattre les cartes ?

À quelques heures d’intervalle, mardi 22 septembre à New York, António Guterres et Donald Trump ont prononcé devant l’Assemblée générale des Nations unies deux discours qui semblaient parler de deux mondes différents. Et si, plutôt que de choisir entre le droit et la force, il fallait profondément rebattre les cartes de l’ordre international ?

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À quelques heures d’intervalle, mardi 22 septembre à New York, António Guterres et Donald Trump ont prononcé devant l’Assemblée générale des Nations unies deux discours qui semblaient parler de deux mondes différents. Et si, plutôt que de choisir entre le droit et la force, il fallait profondément rebattre les cartes de l’ordre international ?

Pour sa dernière ouverture de l’Assemblée générale en tant que secrétaire général, António Guterres a placé une question au centre de son intervention : celle du pouvoir. Qui le détient ? Comment est-il exercé ? Et surtout, qu’est-ce qui peut encore le limiter ? Sa réponse tient presque en une phrase : selon lui, la paix suppose que le pouvoir soit contenu par le droit. Il décrit un monde devenu multipolaire, dans lequel plusieurs pôles de puissance coexistent. Deux chemins sont possibles, selon lui : la fragmentation, les rapports de force et les transactions entre États ; ou une multipolarité organisée autour de règles communes et du droit international.

Quelques heures plus tard, Donald Trump semblait presque fournir l’illustration du premier scénario. Le président américain appelait à l’isolement économique complet de l’Iran, évoquait la possibilité de l’« annihiler » en l’absence d’accord et revendiquait l’usage de la puissance américaine lorsque les intérêts des États-Unis l’exigent. La loi du plus fort, en somme !

Quand montrer sa force révèle aussi sa faiblesse

Les grandes puissances n’ont évidemment pas attendu Donald Trump pour utiliser leur poids militaire, économique ou politique au service de leurs intérêts propres. Les États-Unis l’ont d’ailleurs déjà fait bien avant lui. La Russie et la Chine le font à leur manière et l’histoire des relations internationales n’a jamais été gouvernée par le seul respect désintéressé du droit !

Mais quelque chose a changé : le rapport de force est de moins en moins dissimulé derrière le langage de l’ordre international. Trump le revendique ouvertement : l’Amérique est forte, elle agit, elle menace et, si nécessaire, elle frappe.

Mais la gesticulation n’est souvent pas un signe de force. Elle révèle aussi une faiblesse !

Les États-Unis restent évidemment la première puissance militaire mondiale et disposent d’une influence économique, technologique et financière immense. Mais leur prééminence n’est plus celle des années qui ont suivi la fin de la guerre froide. La Chine s’est imposée comme une puissance mondiale, l’Inde monte, les puissances régionales s’affirment et de nombreux pays du Sud refusent désormais de s’aligner automatiquement sur Washington ou sur l’Occident.

J’y vois aussi une manière de lire les démonstrations de force de Trump : plus une puissance sent son hégémonie contestée, plus elle peut être tentée de l’afficher bruyamment. Cela ne la rend pas moins dangereuse. Au contraire. Mais cela rappelle que puissance et toute-puissance ne sont pas synonymes.

Et c’est précisément là que la question du droit devient essentielle. Que reste-t-il d’un ordre international commun si les États les plus puissants peuvent décider eux-mêmes quand ses règles doivent les contraindre et quand ils peuvent s’en affranchir ?

Réformer l’ONU jusqu’au cœur du système

On serait bien sûr tenté de répondre en défendant simplement les Nations unies et le multilatéralisme… mais ce serait trop facile. Guterres reconnaît lui-même que les institutions qui devraient organiser le monde actuel reflètent encore largement le rapport de forces de 1945. Le Conseil de sécurité en est l’exemple le plus évident.

Cinq États – États-Unis, Chine, Russie, France et Royaume-Uni – disposent d’un siège permanent et peuvent, par leur veto, empêcher l’adoption d’une décision substantielle. Une guerre peut donc impliquer directement l’un de ces États ou l’un de ses proches alliés et, dans le même temps, rendre le Conseil chargé de préserver la paix pratiquement impuissant.

À mes yeux, il faut aller au bout du raisonnement : si l’on veut réellement que le droit puisse contenir la puissance, il faut trouver le moyen de supprimer le droit de veto des membres permanents du Conseil de sécurité.

La difficulté est immense, presque paradoxale. La Charte des Nations unies prévoit que sa modification doit être ratifiée par les deux tiers des États membres, y compris les cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Autrement dit, ceux auxquels on voudrait retirer ce privilège devraient eux-mêmes accepter d’y renoncer.

Mais que cette réforme soit extrêmement difficile ne la rend pas moins nécessaire à mes yeux. Tant qu’un seul État pourra bloquer une décision collective précisément parce qu’il fait partie des plus puissants, l’égalité proclamée entre les nations restera incomplète.

Cela ne signifie pas que le droit international actuel ne sert à rien. Une grande partie des relations entre États fonctionne chaque jour grâce à des traités, des normes et des institutions communes. Le véritable test arrive lorsque respecter ces règles devient coûteux pour une grande puissance.

C’est là que, paradoxalement, les deux discours du 22 septembre finissent par se répondre.

Le monde multipolaire est déjà là. La question n’est plus de l’accepter ou non, mais de comprendre comment l’organiser : par des alliances variables, des zones d’influence, des menaces et des rapports de force, ou par des institutions capables d’imposer certaines règles aux faibles comme aux puissants.

Répéter les principes de la Charte des Nations unies ne suffira donc pas. Il faudra aussi avoir le courage de transformer d’urgence les institutions chargées de les défendre. Et il faudra peut-être, pour y parvenir, un véritable coup de « chamboule-tout » dans l’ordre international hérité de 1945. Ce serait une entreprise risquée et difficile. Mais si elle permettait enfin de construire des institutions capables de contenir la puissance par le droit, le jeu en vaudrait certainement la chandelle. 

Sources et pour aller plus loin

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