Quand la jeunesse réclame un avenir, le pouvoir répond par l’ordre

Les images de pillages ont éclipsé les cortèges pacifiques. Pourtant, derrière la colère des jeunes Français se dessine un malaise qui traverse l'Europe : le sentiment que l'avenir se ferme et que les dirigeants n'écoutent plus. La répression peut contenir les violences, pas réparer ce lien brisé.

Territoires :EuropeFrance

Samedi après-midi, je me trouvais dans les rues de Paris. Pas là où se déroulaient les affrontements, mais suffisamment près pour sentir le gaz lacrymogène flotter dans l’air. Le spectacle était presque surréaliste. Des rues étonnamment calmes, traversées par de petits cortèges d’étudiants, certains enveloppés dans le drapeau tricolore, d’autres arborant des pancartes aux messages variés. Pas de violence sous mes yeux, mais quelque chose de palpable : la colère et la détermination d’une jeunesse qui veut être entendue.

Quelques heures plus tard, les images des pillages et des destructions avaient envahi les écrans. Et cette jeunesse, avec ses revendications et ses inquiétudes, avait pratiquement disparu du débat.

C’est peut-être ce qui me frappe le plus dans les événements de ce week-end : une fois encore, le fracas des violences semble avoir étouffé la voix de ceux qui manifestaient pacifiquement.

Des casseurs qui éclipsent une génération

Les destructions survenues à Paris, Marseille, Lyon et dans d’autres villes françaises sont évidemment inacceptables. Mais une question mérite d’être posée : comment autant de groupes de casseurs ont-ils pu surgir presque simultanément dans les grandes villes, attaquer des bâtiments publics, piller des commerces et mettre les forces de l’ordre en difficulté ?

Qui sont ces individus ? Des militants organisés ? Des délinquants opportunistes ? Des jeunes entraînés dans une spirale de violence ? Probablement un mélange de ces différentes réalités, dans des proportions variables. L’État doit identifier les responsables, les poursuivre et comprendre les défaillances éventuelles de son dispositif de sécurité.

Mais les casseurs ne sont pas les manifestants. Des centaines de milliers de Français sont descendus dans la rue pour exprimer des revendications légitimes. Les confondre avec ceux qui détruisent serait une injustice et une faute politique. Or, à regarder les réactions de la plupart des responsables politiques, on pourrait croire que la principale question posée par cette mobilisation est celle du maintien de l’ordre. Elle est beaucoup plus profonde !

Emmanuel Macron répond par la fermeté. Et le dialogue ?

Dimanche soir, Emmanuel Macron a condamné les violences, promis des sanctions et évoqué la possibilité d’interdire certains rassemblements. Il a également reconnu la légitimité des revendications pacifiques et annoncé des consultations. Mais qu’ont entendu les jeunes ? Surtout des appels à l’ordre, des mises en garde et des promesses de fermeté. Pas vraiment de réponses concrètes à leurs préoccupations.

Après les Gilets jaunes, la réforme des retraites et tant d’autres affrontements sociaux, le scénario paraît désespérément familier. La France souffre d’une rupture du dialogue entre le pouvoir et une partie de la société. Emmanuel Macron en porte une responsabilité politique majeure. Gouverner ne consiste pas seulement à décider, expliquer puis exiger que les décisions soient acceptées. Cela suppose aussi d’écouter, de reconnaître ses erreurs et, parfois, de changer de cap. Les consultations promises par le président n’auront de sens que si elles peuvent réellement modifier les décisions gouvernementales. Sinon, elles ne feront qu’alimenter davantage la défiance.

Une colère qui transcende les frontières

Ce qui se passe en France n’est pas isolé. En Italie, des jeunes protestent contre la vie chère et la dégradation des services publics. En Espagne, la crise du logement provoque des mobilisations massives. Au Portugal, des jeunes campent au cœur de Lisbonne pour réclamer des logements abordables. Les revendications diffèrent et les gouvernements, de droite comme de gauche, semblent éprouver les mêmes difficultés à répondre aux aspirations de la jeunesse. Partout revient une même inquiétude : comment construire son avenir dans une société qui semble ne plus tenir ses promesses ?

En France, c’est l’école qui a mis le feu aux poudres. Ailleurs, le logement, les salaires ou la précarité. Derrière ces revendications, je vois une génération qui doute de sa place dans la société et de la capacité des institutions à lui offrir des perspectives. Il ne s’agit pas d’une révolte européenne organisée. Mais cette convergence des mécontentements devrait alerter les gouvernements bien davantage que les seules images d’affrontements.

Quand le dialogue disparaît, la démocratie vacille

La violence doit être condamnée et ses auteurs sanctionnés. Sans ambiguïté. Mais rétablir l’ordre ne suffira pas à rétablir la confiance. Comme le relève Le Monde, Emmanuel Macron n’a proposé dimanche soir aucune réponse concrète aux principales revendications des lycéens et des étudiants. Et c’est bien là que réside le problème. On ne peut pas demander indéfiniment aux jeunes de croire en la démocratie si l’on ne leur donne pas le sentiment qu’ils peuvent réellement peser sur les décisions.

Je repense à ces petits groupes croisés samedi dans Paris. À leur détermination tranquille, à cette colère perceptible même dans les rues épargnées par les affrontements. Ces jeunes ne demandent pas seulement qu’on les laisse manifester. Ils demandent qu’on les écoute. Et si les dirigeants ne comprennent pas cette différence, ils risquent de découvrir que le plus grave n’est pas une jeunesse qui descend dans la rue pour se faire entendre, mais une société entière qui finit par ne plus croire à l’utilité du dialogue démocratique. 

Sources et pour aller plus loin

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