Quel réseau social mérite d’être accessible à un enfant ?

Les gouvernements européens semblent avoir trouvé une réponse simple à une inquiétude largement partagée : si les réseaux sociaux présentent des dangers particuliers pour les enfants, empêchons ces derniers d’y accéder avant un certain âge. Mais la question est-elle vraiment la bonne ? Et si, plutôt que de chercher d’abord à quel âge un enfant peut entrer sur un réseau social, nous nous demandions ce que ces plateformes doivent changer pour devenir des espaces suffisamment sûrs pour lui ?

Territoires :EspagneEuropeFranceUnion européenne

La France a voulu fixer la limite à 15 ans. L’Espagne veut la porter à 16 ans. Emmanuel Macron réclame une règle européenne et plusieurs pays poussent Bruxelles à agir…

Une proposition récente des Pays-Bas et de l’Espagne ouvre pourtant une autre piste. Les deux pays défendent eux aussi un âge minimum commun en Europe, mais ils ajoutent une idée intéressante : une plateforme capable de démontrer qu’elle offre un environnement suffisamment sûr aux enfants pourrait être exemptée de cette limite.

La question devient alors : que doit faire un réseau social pour pouvoir accueillir un enfant dans des conditions suffisamment sûres ?

Des risques bien réels

Car il y a de bonnes raisons de s’inquiéter. En 2024, l’Organisation Mondiale de la Santé relevait que 11 % des adolescents interrogés dans 44 pays et régions présentaient des signes d’un usage problématique des réseaux sociaux, contre 7 % quatre ans auparavant.

Bien sûr, cela ne signifie pas que les réseaux sociaux rendent automatiquement les adolescents dépressifs ou anxieux. Les études observent des liens, mais soulignent aussitôt leurs limites. Et les réseaux sociaux ne sont pas seulement des machines à faire du mal. Ils permettent aussi aux jeunes de retrouver leurs amis, de découvrir des idées, de créer, d’apprendre ou parfois de rompre leur isolement. L’UNICEF met d’ailleurs en garde contre une réponse qui se limiterait à interdire leur accès en dessous d’un certain âge.

Pourquoi serait-ce toujours à l’enfant de s’adapter ?

La nécessité de mieux protéger les enfants fait aujourd’hui largement consensus. À mon avis, la vraie question est plutôt : à qui revient la responsabilité de cette protection ?

Si un jouet destiné aux enfants présente un risque important, les autorités demandent au fabricant de modifier le produit. Elles ne se contentent pas d’interdire aux enfants l’entrée du magasin.

Avec les réseaux sociaux, le raisonnement est souvent différent. Leur modèle repose largement sur notre capacité à rester devant l’écran : recommandations personnalisées, défilement sans fin, vidéos automatiques, notifications et autres mécanismes perfectionnés, tous conçus pour retenir notre attention.

Or rien n’oblige un réseau social à fonctionner exactement comme il fonctionne aujourd’hui. La Commission européenne recommande déjà des mesures très concrètes : comptes privés par défaut pour les mineurs, limitation des contacts non sollicités, systèmes de recommandation plus sûrs, davantage de contrôle sur le fil d’actualité, désactivation de certaines notifications ou de la lecture automatique.

Ce sont des choix de conception. Ils peuvent donc être changés.

Aux plateformes de faire leurs preuves

Protéger les enfants ne devrait pas seulement consister à dresser une barrière à l’entrée des réseaux sociaux. Cela devrait aussi obliger les réseaux sociaux à changer ce qui se passe derrière cette barrière.

C’est ce qui rend intéressante la proposition des Pays-Bas et de l’Espagne. Les deux gouvernements souhaitent un cadre européen permettant de déterminer de manière indépendante si un réseau social offre un environnement suffisamment sûr pour les enfants. Et surtout, la charge de la preuve changerait de camp : ce serait à la plateforme de démontrer qu’elle respecte les exigences fixées.

L’âge minimum ne disparaîtrait pas. Mais il deviendrait aussi un moyen de pression sur les plateformes qui ne voudraient pas — ou ne parviendraient pas — à rendre leur environnement suffisamment sûr. Une plateforme souhaitant accueillir les plus jeunes aurait alors intérêt à limiter certains mécanismes destinés à capter l’attention, à mieux contrôler ses recommandations, à renforcer la protection des données et à combattre plus efficacement certains contenus.

La logique serait renversée : ce ne serait plus seulement à l’enfant de s’adapter au produit, mais aussi au produit de s’adapter à l’enfant.

L’âge reste une question

Cela dit, même le réseau social le mieux conçu ne rendra pas tous ses contenus adaptés à un enfant de 10, 12 ou 14 ans. Certaines protections liées à l’âge resteront nécessaires.

Mais comment faire respecter une limite d’âge ? La France vient d’en faire l’expérience. Le 14 août, le Conseil constitutionnel a censuré l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Il n’a pas contesté l’objectif de protection des mineurs, mais jugé qu’une interdiction générale portait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et de communication.

Et il y a aussi un problème très concret : pour empêcher les moins de 15 ans d’entrer, il faut vérifier que les autres ont plus de 15 ans… La protection de l’enfance rencontre alors une autre exigence : celle de la vie privée. L’Union européenne a justement mis au point une solution de vérification de l’âge permettant de prouver que l’on a atteint un certain seuil d’âge sans communiquer son identité ou d’autres informations personnelles à la plateforme.

Le choix n’est donc pas nécessairement entre laisser les enfants sans protection et transformer Internet en immense contrôle d’identité.

Poser la question autrement

Depuis plusieurs années, nous cherchons le bon chiffre : 13 ans ? 15 ans ? 16 ans ? Mais à force de discuter de l’âge, nous risquons d’oublier le produit lui-même.

Un enfant de 14 ans doit-il être écarté d’un réseau social simplement parce qu’il a 14 ans ? Ou plutôt parce que ce réseau a été conçu de telle manière que son utilisation devient particulièrement risquée pour lui ?

Dans le second cas, nous sommes obligés de regarder aussi le modèle économique des plateformes. Les limites d’âge peuvent faire partie de la réponse, mais elles ne peuvent pas en être le cœur.

À mes yeux, c’est là que devrait se situer la priorité : imposer aux plateformes qui veulent accueillir des mineurs des règles beaucoup plus exigeantes sur leur conception, leurs algorithmes, la protection des données et les mécanismes destinés à retenir l’attention. Une limite d’âge peut rester nécessaire pour les plus jeunes ou pour les services qui ne satisfont pas à ces exigences. Mais elle ne devrait pas servir d’alibi permettant de laisser intact le fonctionnement des plateformes.

Nous avons déjà demandé – avec plus ou moins de résultats… – aux parents de surveiller, aux écoles d’éduquer, aux adolescents de se contrôler et aux États de fixer des limites. Il faut maintenant faire porter une part beaucoup plus grande de la responsabilité sur ceux qui conçoivent ces espaces et gagnent de l’argent lorsque nous y restons.

La vraie question n’est donc pas seulement de savoir à partir de quel âge un enfant peut accéder aux réseaux sociaux. Elle est de savoir quelles plateformes nous acceptons de rendre accessibles aux enfants. 

Sources et pour aller plus loin

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