Le 25 octobre, la liste soutenue par les étudiants serbes a remporté 52,65 % des voix, avec une participation de près de 69 %, nettement supérieure à celle de 2023. Une victoire qui met fin à quatorze années de domination politique d’Aleksandar Vučić.
Mais comment des étudiants ont-ils réussi à entraîner derrière eux une majorité du pays, là où les partis d’opposition avaient échoué ?
De la colère au projet politique
Tout commence en novembre 2024, lorsqu’un auvent de la gare de Novi Sad s’effondre, faisant seize morts. Les étudiants dénoncent la corruption et exigent que les responsabilités soient établies. Rapidement, leurs revendications dépassent cette catastrophe. Ce n’est plus seulement la transparence d’un chantier qui est en cause, mais le fonctionnement de l’État, l’indépendance de la justice, la liberté de la presse et la responsabilité des dirigeants. La protestation contre la corruption devient une exigence de changement politique. Et cette exigence concerne tout le monde, bien au-delà des universités.
Les étudiants vont alors à la rencontre du pays. Ils traversent les villes et les campagnes, discutent avec des agriculteurs, des salariés, des commerçants, des retraités. Le mouvement cesse d’être celui d’une catégorie sociale pour devenir celui de citoyens qui, malgré leurs différences, partagent une même volonté de changement.
Un élément mérite particulièrement l’attention : leur capacité à débattre et à décider ensemble. Organisés en assemblées universitaires, les plenums, les étudiants font coexister des sensibilités politiques parfois très éloignées. Certains sont proeuropéens, d’autres nationalistes. Leurs convictions économiques et sociales divergent également. Ils ne cherchent pourtant pas à gommer ces différences, mais à définir ce sur quoi ils peuvent agir ensemble.
Cette unité a toutefois ses limites. Sur des questions aussi sensibles que le Kosovo, la Russie ou l’Union européenne, le mouvement a jusqu’ici préféré ne pas trancher. Une prudence qui a facilité le rassemblement, mais qui sera plus difficile à maintenir au pouvoir.
Voilà bien quelque chose qui manque souvent à la vie politique : la capacité de ne pas être d’accord sur tout, sans renoncer pour autant à construire quelque chose ensemble.
Reste à transformer cette confiance en alternative électorale. Les étudiants franchissent le pas en réclamant des élections anticipées, puis en soutenant une liste de 250 candidats issus de la société civile. Leur programme, présenté en septembre, élargit encore leurs ambitions. À la lutte contre la corruption et à la réforme des institutions s’ajoutent des mesures concrètes : réduire les prix des médicaments, rendre les manuels scolaires gratuits, améliorer l’emploi et le logement.
Le changement est considérable. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer ce qui ne fonctionne pas, mais de proposer des réponses aux préoccupations quotidiennes des citoyens.
Les étudiants ont ainsi réussi à franchir deux obstacles auxquels se heurtent bien des mouvements sociaux : sortir de leur milieu d’origine et transformer une addition de mécontentements en projet politique.
Une leçon pour le reste de l’Europe ?
En France, en Italie, en Espagne ou au Portugal, également, les mobilisations étudiantes et sociales se multiplient… Certes, les revendications diffèrent : éducation et services publics en France, difficultés économiques et choix budgétaires en Italie, logement en Espagne et au Portugal. Mais partout revient une même inquiétude : celle d’un avenir qui semble offrir moins de perspectives que celui des générations précédentes.
Alors vous me voyez venir : ces mouvements étudiants un peu partout en Europe pourraient-ils connaître une évolution comparable à celle de la Serbie ? Évidemment, rien n’est automatique. Le contexte serbe est particulier : un pouvoir installé depuis longtemps, une défiance profonde envers les institutions et une catastrophe qui a cristallisé le mécontentement. En France et en Italie, les oppositions politiques sont déjà structurées et les revendications plus dispersées. Dans la péninsule Ibérique, la crise du logement rassemble largement, mais les solutions divisent.
La leçon serbe n’est donc pas qu’il suffirait aux étudiants de manifester pour faire émerger une nouvelle majorité. Elle est ailleurs : dans leur capacité à sortir de leur propre cercle, à écouter d’autres catégories sociales et à construire des propositions qui ne soient pas uniquement les leurs. Cette démarche demande davantage qu’un slogan rassembleur. Elle suppose d’accepter les désaccords, de discuter réellement et de chercher des solutions auxquelles chacun puisse contribuer.
La victoire des étudiants serbes ne garantit évidemment pas que cette coalition saura gouverner. Les divergences réapparaîtront lorsque viendront les décisions difficiles. Mais elle démontre déjà quelque chose d’essentiel : des citoyens qui ne pensent pas pareil peuvent choisir de travailler ensemble à un projet qui dépasse leurs intérêts particuliers.
Et si la véritable leçon serbe était là ? Non pas dans la victoire des étudiants, mais dans leur capacité à transformer leurs différences en une force politique commune.
